Ceux qui s’intéressent à l’histoire du jazz savent qu’Emmet Ray n’a pas existé. Mais il aurait pu exister. Il ressemble en effet à de nombreux musiciens de jazz que j’ai connus dans les années quarante. Pour excentrique que soit son comportement, il s’inscrit bien dans les moeurs de son temps et de son milieu. Au début du film, on le voit ainsi encaisser les recettes de deux prostituées, qu’il «cornaque» sans état d’âme. Cette pratique n’était pas inconnue dans les cercles jazzistiques, où Buddy Holden et Jelly Roll Morton l’introduisirent.

A Chicago, j’ai rencontré à la fin des années quarante plusieurs musiciens locaux qui se disaient également des «managers», appellation qu’Emmet préfère, lui aussi, à celle de maquereau. A l’instar de nombreuses légendes du jazz, Emmet est un anti-héros, mais son superbe jeu de guitare (doublé par le brillant Howard Alden) rachète tous ses péchés.

Emmet est aussi un grand voyageur qui sillonne l’Amérique et se produit régulièrement en Europe. Ce guitariste imaginaire vit à une époque où les jazzmen traversaient sans relâche le pays, initiant à leur musique un public qui n’avait pas les moyens de se payer une radio et des disques. Cet art spécifiquement américain se répandit aussi sur le Vieux Continent dans les années vingt et trente. Il n’est que de rappeler les tournées européennes de Louis Armstrong en 1932 et de Duke Ellington en 1933.

Ces géants inspirèrent des musiciens étrangers aux talents incontestables, dont un seul exerça une influence majeure sur le jazz américain : le guitariste Django Reinhardt.

A Paris, Django et Stéphane Grappelli fondèrent le Quintette du Hot Club de France en 1934. Django Reinhardt amena au jazz américain son romantisme gitan aux saveurs douces-amères, son style et ses sonorités reconnaissables entre tous.

Le premier morceau que nous entendons dans ACCORDS ET DESACCORDS est le «When Day Is Done» de Django Reinhardt, une composition de 1937. Le film illustre une fois de plus la passion que Woody Allen voue au jazz, et qui trouve ses origines dans la clarinette de style New Orleans si chère à son coeur. Les bandes sonores de ses films précédents nous avaient donné à entendre Louis Armstrong, Ben Webster, Erroll Garner et bien d’autres. Cette fois, Woody et son directeur musical Dick Hyman nous proposent une riche sélection de disques d’époque ainsi que de nouvelles interprétations de «Limehouse Blues», «Sweet Georgia Brown», «I’ll See You In My Dreams» et «Mystery Pacific» par les guitaristes Howard Alden et Bucky Pizzarelli.

Django Reinhardt figure en bonne place dans cette B.O., avec ses enregistrements originaux d’«Avalon» et «Liebestraum». Le violoniste Joe Venuti et le guitariste Eddie Lang sont représentés par «After You’ve Gone», et l’on pourra aussi savourer des morceaux de Ted Lewis, Sidney Bechet, Red Nichols, Bix Beiderbecke, Bunny Berigan et Henry Busse, sans oublier le chef d’orchestre anglais Ambrose.

La musique contribue, de la première à la dernière image, à l’humour et à l’émotion du film. Le moment le plus touchant est peut-être celui où Emmet (Alden) joue en solo «I’m Forever Blowing Bubbles» pour séduire Hattie. Ce film n’est pas seulement imprégné de musique, il est habité par l’esprit du jazz...

Ira Gitler est le coauteur, avec Leonard Feather, de The Biographical Encyclopedia of Jazz (Oxford Press).