Bulle Ogier a traversé bien des bains - la pop, la contre-culture, le Bilboquet, les post-situ, la modernité, l'underground, le cinéma d'auteur, la bande de la Coupole, l'aventure durassienne - elle préserve l'entière opacité du mystère. Aucun ne peut prétendre l'avoir entièrement dévoilée. Tous ceux qui l'approchent, la filment sont pourtant rehaussés de son empreinte. C'est comme si, à un moment donné, entre le "Moteur" et le "Coupez", elle voulait bien accorder à un cinéaste un peu de son temps libre : un ange passe. "Quand je ne tourne pas, quand je ne joue pas au théâtre, souvent je ne fais rien…"

Tout film avec Bulle Ogier devient un film de Bulle Ogier, c'est-à-dire un don. Les récits avancent avec l'impression de la tirer de sa rêverie, d'une vie imaginaire, double. Il est rarissime de croiser une actrice qui envisage sa carrière, pourtant exemplaire, ainsi : à côté du cinéma. Bulle Ogier a imposé cette belle distance - qui n'est jamais du dédain, mais plutôt une carapace de soie - de l'intérieur même du cinéma, dans une poignée d'œuvres, films-aventures, films-limites, films-rencontres, depuis la fin des années soixante jusqu'à aujourd'hui, de L'Amour fou à Vénus beauté.
Rivette, Schroeder, Schroeter, Schmid, Duras, Buñuel, Tanner, Fassbinder, Oliveira, pour citer les grandes présences de sa filmographie, ont connu avec Bulle Ogier l'opportunité d'un aller-retour entre notre bas monde et un second, plus onirique, nervalien. Dans leurs moments les plus tendus, Duelle, Maîtresse, Flocon d'or, Le Charme discret de la bourgeoisie, Mon cas, La Bande des quatre se mettent tous à ressembler au théâtre psychédélique de Céline et Julie vont en bateau où Bulle incarne un fantôme, tout droit sorti d'une nouvelle de Henry James, qui refait surface, de temps à autre, dans une grande maison délabrée, hors monde.

On suppose toujours que les acteurs choisissent un film sur un texte, un nom, un cachet, une aventure possible. Il se pourrait bien que Bulle Ogier choisisse les films en fonction de l'étrangeté des lieux qu'on lui demande d'occuper, de hanter.
Habiter des lieux, avec sa voix, avec l'économie de ses gestes, dans l'écoulement du temps : ainsi va le cinéma de Bulle, moments rêveurs captés comme par magie, où l'actrice semble irréelle partout, sauf justement dans les passages les plus fantasmagoriques qui deviennent, dès lors qu'ils l'approchent, des documentaires sur le rêve. Image fantôme, actrice chimère.
Toutes les images de Bulle Ogier capturées par la pellicule semblent procéder du même miracle : elles existent, on peut même en faire aujourd'hui la rétrospective, comme par miracle. Cette fragilité, ces instants dans les arbres où la présence de l'actrice tient précisément à des effets d'absence sont le miracle de Bulle Ogier.
Être dans le cinéma et le regarder d'ailleurs, de biais : le premier film dans lequel elle joue, L'Amour fou, histoire d'une troupe de théâtre à laquelle elle appartient et dont progressivement elle s'exclut, folle, se tourne alors qu'elle-même est actrice, au théâtre, avec Marc'O, depuis sept ans. Une fois le film terminé, elle s'est discrètement métamorphosée en actrice de cinéma. Même chose pour son second film, Les Idoles. C'est l'adaptation du plus célèbre des spectacles de Marc'O. à la naissance du film, l'enregistrement d'un spectacle, d'un anti-spectacle. À son mitan, on ne voit déjà plus que la naissance d'une star, d'une anti-star.

Une anti-star tantôt revêche, une délinquante butée, tantôt se réfugiant loin dans les mondes parallèles, là où s'apprend le sourire, les gestes que l'on balaie d'un revers de la main, une élégance éthérée, fragile et cassante : maîtresse.
La douceur de sa voix, sa scansion si particulière, identifiable à sa flânerie, ouvrent sur le cinéma de la modernité, cinéma de la durée, du temps. Durée que Bulle Ogier domine entièrement. Il y a dans son jeu une façon immédiate d'imposer un rythme doux qui dompte jusqu'à la lumière : le film s'éclaire, se déplie différemment, tout à la gloire de cette durée que Bulle infuse au film. Le temps, c'est autre chose, le temps de Bulle Ogier, ce n'est jamais le présent : il existe dans son jeu une forme inédite de syncrétisme dont on méconnaît encore le secret. Peut-être est-ce son allure de poupée de porcelaine, le diaphane de son visage, l'adjonction de silences maîtrisés, goûtés, entre chaque phrase, mais il y a dans son jeu quelque chose, quelque chose, mais quoi, qui est de l'ordre du cinéma muet, qui semble venir d'un temps spectral, séculaire, temps qui revient à nous lester d'une certaine lassitude, qu'elle accompagne d'un léger détachement dans la suspension de ses gestes. Anti-star et diva... On repense alors à la phrase de Guitry : "Au théâtre, on joue, au cinéma, on a joué". Peut-être Bulle Ogier a-t-elle compris cette phrase dans sa plus grande acception : le cinéma se joue du temps.

Philippe Azoury
Extrait de Liberty Bulle - Hommage à Bulle Ogier - Festival de Belfort 2001
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