La première projection
de Bord de mer venait de s'achever. Le public de la Quinzaine applaudissait
cette chronique subtile de la vie dans une petite station balnéaire
de la Somme. Alors qu'un projecteur braquait ses feux sur l'équipe
du film présente au centre de la salle, on vit la main de Bulle Ogier
inviter doucement la jeune réalisatrice Julie Lopes-Curval à
se lever, seule, pour apparaître en pleine lumière. Ce geste
en dit beaucoup sur la relation qui s'est nouée entre une actrice
émérite, figure emblématique du cinéma d'auteur
(de Rivette à Oliveira, en passant par Duras et Fassbinder), et une
cinéaste débutante qui, à 28 ans, vient de signer un
premier film prometteur.
On retrouve les deux complices quelques jours plus tard dans la suite de
Bulle Ogier. Bulle tutoie Julie, et Julie vouvoie Bulle («c'est
idiot, nous sommes proches, mais je n'arrive pas à la tutoyer»).
L'actrice se montre une nouvelle fois très prévenante avec
la jeune femme, lui glisse discrètement une coupelle de cerises en
pleine interview.
Au cours de la conversation, Julie Lopes-Curval reviendra à plusieurs
reprises sur «la chance incroyable» d'avoir pu obtenir
tous les acteurs qu'elle désirait : Hélène Fillières,
Ludmila Mikaël, et Bulle Ogier pour le rôle de l'ouvrière
qui dilapide sa retraite dans les machines à sous.
Lors de leur première discussion, il fut question de jeu mais, curieusement,
pas de celui des acteurs. Celui des accros au casino. «Julie m'a
parlé de son grand-père qui, même malade, aurait pu
faire 10 kilomètres à pied pour aller jouer, se souvient Bulle
Ogier. Et moi, je lui ai raconté comment mon cousin avait trafiqué
sa carte d'identité pour entrer dans les salles de jeux, avant de
devenir un tricheur. On a abordé le scénario à partir
de ces souvenirs, et cela nous a fait décoller.»
Le scénario avait déjà conquis l'actrice. «Pour
que j'accepte un film, il faut que mon rôle me plaise, mais aussi
tous les personnages. Les dialogues de Bord de mer me paraissaient très
justes. Ils témoignaient d'un regard sur les autres plutôt
rare chez les jeunes metteurs en scène qui, en général
ont plutôt un regard sur eux-mêmes.» Confirmation
lors de leur première rencontre. «Je fais souvent confiance
à mon intuition, dit Bulle Ogier, et quand j'ai découvert
Julie, mon intuition m'a dit que cette jeune femme saurait faire son film.
Même si je n'avais pas vu son court métrage (Mademoiselle Butterfly,
l'an dernier, ndlr), j'étais persuadée d'avoir affaire à
une cinéaste. Ça se sent à sa manière de parler,
de faire des silences, et, surtout, à ses yeux.»
Le regard bleu-vert de Julie Lopes-Curval est effectivement plein d'une
grande douceur, autant que d'une intense détermination. Il en fallait,
pour mener à bien ce long métrage à tout petit budget
(918 000 euros), dont les nombreuses scènes d'extérieur ont
eu parfois à pâtir d'une météo capricieuse. «Le
film est censé se dérouler pour moitié en été
et moitié en hiver, précise la cinéaste. Or
nous avons tourné en six semaines, fin août et septembre 2001.»
Pour la plupart des techniciens, Bord de mer était leur premier long
métrage. Mais «c'était l'ambiance d'une équipe
très soudée, qui était dans le bonheur de faire ce
film, ajoute Bulle Ogier. Avec une belle jeunesse, une belle vitalité».
L'actrice rend à nouveau hommage à sa réalisatrice.
«Je n'ai pas eu besoin de lui donner de conseils sur le plateau.
On avait l'impression que Julie savait exactement ce qu'elle voulait.»
Celle-ci corrige aussitôt : «Bulle ne s'en est peut-être
pas rendu compte, mais elle m'a fait partager son expérience par
des petits mots discrets. Par exemple, quand je disais "on fait une
dernière prise", elle ajoutait avec malice "il ne faut
jamais dire 'dernière'". De plus, Bulle a une maîtrise
de la caméra incroyable.» Julie Lopes-Curval se tourne
alors vers son actrice : «Sur le tournage, je ne voyais pas tout
ce que vous donniez. Je l'ai découvert seulement à l'image.»
On ne saurait mieux définir la présence si particulière
de Bulle Ogier à l'écran, frappante dans la scène la
plus inattendue de Bord de mer. A force de se rendre au casino, son personnage
finit par gagner une fois. Mais ce n'était pas prévu par le
scénario. «Après une prise sur les machines à
sous, la caméra s'arrête, raconte Julie Lopes-Curval, et
Bulle, machinalement, continue de jouer. Elle était vraiment dans
son personnage [rires]. Le plus drôle, c'est qu'elle a fait
les trois 7 alors qu'on préparait la séquence suivante.»
Jackpot. «J'ai cru que la machine était truquée pour
les besoins du film», avance Bulle Ogier. «Elle n'était
pas truquée, reprend Julie. Je lui ai dit "surtout, ne touchez
pas au bouton !" (qui déclenche la tombée des pièces,
ndlr). On a eu le temps d'installer les lumières et la
caméra pour filmer sa réaction. Les gens du casino étaient
verts !».
Samuel Douhaire - LIBERATION