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Après
avoir réalisé deux courts métrages,
vous êtes venue au cinéma par l’image en
étant assistante opérateur, décrivez-nous
ce parcours…
J’avais fait une prépa à Nantes, et c’est dans
le cadre de mes deux années à Louis Lumière que j’ai
réalisé mon premier court-métrage : « Les Toilettes
de Belleville » ;
en revanche le deuxième : « Ne prends pas le large »
répondait à un concours de scénario de court-métrage
et, paradoxalement Brodeuses, est né des difficultés que
j’ai rencontrées pour monter ce second court métrage
: quitte à se battre, il fallait que ce soit pour un projet de
long métrage.
Parallèlement à cela, j’ai été assistante
opérateur sur des téléfilms et des longs métrages
mais l’envie de réaliser ne m’a jamais quittée.
J’ai mis presque trois ans à écrire Brodeuses.
Qu’est-ce
qui a guidé votre écriture ?
Dans un premier temps, j’ai écrit seule, jusqu’à
ce que j’arrive à une première version que je considère
comme à peu près lisible.
Je l’ai présentée à l’Aide à la
réécriture du CNC. J’étais soutenue par Bertrand
Van Effenterre, il a suivi l’écriture du film du début
jusqu’à la fin.
Quand j’ai obtenu l’aide du CNC, Catherine Siriez m’a
présenté Gaëlle Macé ; Gaëlle relisait
ce que j’écrivais, me faisait des commentaires, et a eu auprès
de moi le même rôle que ma monteuse, Joële Van Effenterre,
par la suite : savoir doser les choses, savoir quand ce qu'on écrit
devient lourd, ou quand on en dit trop peu pour que ça soit compréhensible.
Comment
est née l’idée de Brodeuses ?
Ce qui a d’abord dirigé l’écriture, c’est
la relation entre une femme âgée et une jeune femme, ce qu’elles
peuvent s’apporter sans la moindre douceur, presque malgré
elles, et qui correspond assez à la relation que j’avais
avec ma grand-mère.
Un jour où j’étais en train de repriser un pull en
me disant que je ferais mieux de le jeter, j’ai réalisé
que je n’aurais jamais fait ce geste si je n’avais pas vu
ma grand-mère repriser des vêtements qui se trouvaient parfois
dans sa boîte à couture depuis des années.
Nous n’étions pas particulièrement proches, mais je
me suis rendue compte que j’étais faite de tous ces gestes-là,
que ma grand-mère et mes autres grands-parents, que mes parents,
existaient quelque part en moi et que même si je ne suis que moi-même,
je ne suis rien sans eux.
Outre ce geste du fil tiré, j’ai écrit ce film un
an après avoir donné naissance à ma fille et dans
le même temps ma grand-mère, à qui le film est dédié,
partait en maison de retraite… Je vivais un renouvellement de génération
: le fil et la filiation.
Par ailleurs, le fait de devenir mère à 25 ans était
une responsabilité dont j’avais extrêmement conscience,
et qui me pesait, même si le bonheur que cela me procurait contre-balançait
complètement cela.
L’un
des thèmes du film est l’accouchement sous x ; qu’est-ce
qui vous a incitée à l’aborder ?
Ce n’est pas son aspect social qui m’intéressait, bien
que je me sois renseignée auprès de l’association
Moïse qui essaie d’aider les femmes dans cette situation. Mon
but était de rendre concret le risque qu’on prend en faisant
un enfant, quel que soit son âge ou sa condition, ainsi que la remise
en question de soi-même que provoque cette responsabilité,
et la perte de liberté et d’insouciance qu’elle implique.
On prend le risque de ne pas l’élever aussi bien qu’on
le voudrait, c’est cette inquiétude que j’ai voulu
faire passer à travers ce thème et j’ai mis cela dans
le personnage de Claire.
Comment
avez-vous travaillé sur les personnages ?
Je les ai tous écrits à partir de moi-même. Je peux
d’ailleurs me reconnaître en chacun d’eux. Claire (Lola
Naymark) a la force de caractère de ses 17 ans, une grande détermination,
alliée à beaucoup de respect pour Mme Mélikian. Ce
qui ne l’empêche pas d’être effrontée par
moments avec elle.
Elle a aussi un potentiel de vie incroyable.
Mme Mélikian, qui est interprétée par Ariane Ascaride,
était fondée sur le deuil de son fils, avec qui elle vivait
seule, ainsi que sa pudeur, sa retenue, et son métier de brodeuse
pour la haute couture.
À
quel moment avez-vous choisi vos interprètes ?
Avant que je ne commence le casting, Ariane Ascaride a lu le scénario
dans le cadre du festival d'Angers.
Je ne pensais pas à elle pour ce rôle car elle était
trop jeune, mais j'étais contente de faire sa connaissance.
L'expérience de sa lecture à Angers a été
déterminante, parce qu'elle a aimé le scénario, et
parce que j'ai aimé le scénario tel qu'elle le lisait. Beaucoup
de lecteurs ajoutaient de la noirceur à l’histoire, ne sentaient
pas certaines pointes d'ironie. Elle si. Tout de suite. Et sans que je
ne lui aie dit quoi que ce soit.
Moi, à Angers, j'étais comme une membrane entre elle et
le public, le coeur battant. C'était la première fois que
mon travail sortait du cercle professionnel, vivait d'émotion.
J'ai attendu 10 jours avant de lui proposer le rôle, pour ne pas
m'emballer. Elle a accepté de se vieillir, de se durcir, et elle
est entrée dans le personnage comme dans un gant...
Ariane est formidable, toujours à l'écoute. La seule chose
que sa présence ait changé dans le scénario, c'est
la nationalité de Mme Mélikian, qui à l'origine,
était tchèque. Ariane est très impliquée dans
la vie de la diaspora arménienne en France, et elle va régulièrement
à Erevan. Ayant moi-même eu quelques contacts avec des Arméniens,
ça ne m'a pas coûté de faire en sorte qu’elle
soit d'Arménie.
Pour le rôle de Claire, nous avons fait un casting classique. Et
Lola Naymark est arrivée. Elle était la description exacte
de Claire dans le scénario, avec ses cheveux roux flamboyants,
et son air effronté.
Lola était une évidence. C'est déjà une formidable
comédienne, avec à la fois beaucoup de fraîcheur et
beaucoup de métier. Elle a joué dans “Monsieur Ibrahim
et les fleurs du Coran”, de François Dupeyron, avec Omar
Sharif, et aussi, toute petite, dans "Riches, belles, etc",
avec Claudia Cardinale.
Entre les deux, elle a fait plusieurs téléfilms, dont les
derniers de Roger Vadim.
Broder,
c’est à la fois coudre et inventer. Qu’est-ce qui vous
a attirée vers ce métier ?
Je voulais parler d’un métier de l’ombre. La couture
est vraiment une métaphore du cinéma. Quand on voit un film,
on ne s’imagine pas le travail des techniciens. De même que
quand on voit un mannequin qui défile sur un podium, on n’imagine
pas les heures de travail des petites mains qui sont derrière.
Quand j’ai visité l’atelier de Monsieur Lesage ou celui
de Nadja Berruyer, qui a réalisé les broderies du film,
j’ai complètement retrouvé l’atmosphère
que je recherchais, c’est-à-dire cette espèce de connivence
féminine et cet esprit de corps.
Dans le film, la broderie joue comme un journal intime, elle exprime ce
qui habite les personnages. Claire travaille à partir de matériaux
de récupération, des peaux de lapin, des rondelles de plomberie,
sans technique.
Le côté tactile du film comptait beaucoup pour moi. Et quand
elle regarde le travail de Mme Mélikian sous le métier,
elle fait tout un voyage intérieur, assez sensuel. Il fallait que
le métier à broder grandisse chez madame Mélikian
au fur et à mesure que le bébé s’épanouit
dans le ventre de Claire. L’atelier est à mes yeux une sorte
de grotte où elle se cache, comme un ventre. Les tissus sont transparents
pour qu’on puisse filmer au travers, voir les mains au travail,
et le visage de la brodeuse, plus loin.
Comment
s’est déroulé le montage ?
C’est Joële van Effenterre qui a monté le film. Elle
a commencé par faire un premier bout à bout en respectant
le scénario à la lettre, pendant le tournage.
Cela m’a permis de me rendre compte par moi-même qu’on
pouvait aisément supprimer certaines scènes, et qu’il
fallait revoir la structure du début et de la fin du film. Ensuite,
tout a été dans la relation que nous avons eue toutes les
deux.
Joële a beaucoup d’expérience, mais surtout, elle a
des convictions qu’elle sait défendre, comme moi, puisqu’elle
sait aussi abandonner si je l’ai convaincue du contraire. Mais bien
souvent, nos instincts allaient dans le même sens. Nous faisions
régulièrement des projections du montage en cours pour garder
le plus possible de recul sur notre travail.
Avez-vous
déjà des projets ?
J'écris un scénario qui se passe en 1962 à l'hôpital
de Tizi Ouzou, en Kabylie. C'est l'histoire d'un appelé du contingent
qui vient de finir ses études en pharmacie et qui est parachuté
"responsable de la banque de sang" là-bas. Or les Algériens
n'ont pas le droit de donner le leur par ordre du FLN. Les Pieds noirs
pensent plus à regagner la métropole qu'à donner
leur sang, et les appelés du contingent, qui constituaient la réserve
principale de donneurs, arrivent de moins en moins nombreux à l'approche
des accords d'Evian. La banque de sang est donc dure à alimenter.
Mais les malades algériens ont pourtant besoin d'être transfusés...