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C’est la seconde fois que vous êtes dirigée par Claude Miller. Que retenez-vous de votre première expérience, celle vécue à l’époque de Betty Fisher et autres histoires ?
Nicole
garcia - La
création que nous avions faite ensemble du rôle de
Margo, nous avait surpris tous les deux. On se rend bien compte
quand on dépasse, quand on déborde presque les rêves
qu’un metteur en scène avait mis dans le personnage.
Et moi, je me suis aperçue que le résultat était
encore plus intéressant que je l’imaginais. C’est
comme quand on joue au casino, on fait une petite mise et
il vous est rendu beaucoup. Et puis, un jour, il m’a dit qu’il
m’avait écrit le rôle de Mado dans La Petite
Lili…
Claude Miller dit de Mado qu’elle est à la fois «dure et fragile». Qu’en pensez-vous ?
N. G. - Mado a un égoïsme sauvage. Elle se vit beaucoup plus comme une amoureuse en danger que comme une mère généreuse. Elle n’a pas assez de sérénité en elle, ni comme femme, ni comme actrice, pour donner à son fils Julien l’attention et l’amour qu’il attend. Elle est sur d’autres fronts qui menacent. Il y a d’autres assurances qui se lézardent dans sa vie. Elle est à ce point-là où les choses tremblent. C’est ce qu’il y a de très beau dans le personnage.
Elle est quand même féroce, traite son fils de «Bergman de province», de «crétin prétentieux»…
N. G. - Quand Julien montre son court-métrage, elle n’a pas envie d’écouter, elle est énervée. C’est un peu symbolique. C’était un dernier après-midi d’été et Julien est venu le perturber avec cette histoire de projection. Elle a l’intuition mauvaise de l’attirance de son amant pour la petite Lili. Elle est instable, irritable, elle a peur de perdre sa relation avec Brice. Comme le décrivait très bien Tchekhov, c’est une femme amoureuse, c’est presque son emploi. Brice est un coureur, un séducteur, un amateur de femmes. Difficile de toute manière de résister à Lili, jeune fille si irrésistible qui se jette à la tête de Brice. Claude a remplacé l’acte de la mort du IVe acte de La Mouette en acte de cinéma dans La Petite Lili. La vie revient grâce au cinéma. Mado et Brice se retrouvent. Il y a un lien très fort, profond, indestructible qui a passé cette houle. C’est la vision la plus positive du couple que j’ai vue depuis longtemps !
À un moment donné d’ailleurs Mado lance «à bas la jeunesse !». Une boutade ?
N. G. - Moi, je la trouve très drôle lorsqu’elle déclare ça. C’est une sorte de rébellion contre le terrorisme de la jeunesse et une façon de dire qu’il ne passera pas ! Mais c’est également une phrase de défense. Elle sent qu’il y a une trame érotique qui est en train de se réaliser et dont elle ne fait pas partie. Sa séduction, qui l’a accompagnée toute sa vie, commence à être défaillante.
Avez-vous peur de cette défaillance-là ?
N. G. - Je ne me sens pas du tout menacée par la jeunesse ! Le désagrément de vieillir, tout le monde le ressent. Mais, en même temps, c’est aberrant de s’y arrêter, de s’y fixer, de ne pas le dépasser, de ne pas l’oublier. Cela fait partie du cours des choses.
La Petite Lili est une libre adaptation de La Mouette. Aimeriez-vous jouer Tchekhov sur les planches ?
N. G. - Ah oui, j’adorerais. J’ai une passion pour Tchekhov. Interpréter Arkadina, calque réinterprété de Mado, justement, me tente. Il y a des abîmes sous les pavés des choses les plus quotidiennes. Des espoirs, des joies qui sont insondables. Gorki, disait au sujet de Tchekhov qu’«il tremble de peur, pour nous tous, pour notre vie misérable, incolore».