Qu’appréciez-vous dans le cinéma de Claude Miller ?

Bernard Giraudeau - J’ai toujours aimé son cinéma. Cela faisait longtemps, depuis La Meilleure façon de marcher, que j’avais envie de travailler avec lui. On devine les gens, la famille avec laquelle on aimerait faire un voyage. Et je souhaitais effectuer un voyage avec Claude Miller. Et lui aussi ! Il me l’a demandé tardivement pour La Petite Lili.

Depuis quand choisissez-vous d’abord votre famille de cinéma avant le rôle ?

B. G. - Cela fait un moment. Je n’ai pas envie de travailler dans la douleur mais besoin de m’entendre avec les gens, d’être heureux. Un film c’est un fragment de bonheur, pas un fragment de malheur. Le scénario de Claude Miller est magnifique. Et il y avait en plus ce merveilleux mois de septembre sur l’Île aux Moines avec les folles marées, les huîtres sauvages, la pêche aux bars facétieux dans les courants. La baie du Morbihan est une sorte de miroir mouvant. Miller a toujours été très sensible aux détails subtils qui tissent les jours, la vie des êtres.
Il a aussi une belle qualité, celle d’être à l’écoute des propositions qu’on peut faire, des petits détails justement qui font les personnalités, les identités, les caractères.

Brice dit à Jeanne-Marie qu’elle est sans doute le personnage le plus intéressant de l’Espérance, que les seconds rôles, les destins sacrifiés, sont souvent les plus beaux et ceux que l’on retient. Le pensez-vous ?

B. G. - Oui, Jeanne-Marie m’apparaît être en effet l’un des personnages les plus intéressants de la maisonnée. À la lecture du scénario j’ai aussi été attiré par Simon, homme dans la perdition de la vieillesse, dans le bougonnement répétitif, obsessionnel et drôle. Et puis, Mado, dans son égoïsme forcené d’actrice égocentrique.

Comment définiriez-vous les rapports entre Brice et Lili ?

B. G. - On s’y retrouve tous : acteur, metteur en scène, homme à être séduit par une jeunesse, et surtout par un talent. Il sait très vite qu’il va tuer son innocence. Il tue la Mouette peut-être pour en faire un rapace, avec une grande perversité.

Il y a une scène très forte qui oppose Julien, jeune cinéaste pur et dur à Brice, cinéaste plus consensuel, commercial. Au cours de votre carrière avez-vous été confronté à ces deux sortes de réalisateurs ?

B. G. - Ceux avec lesquels j’ai fait des films soi-disant commerciaux n’avaient pas la prétention de faire autre chose qu’un bon sujet pour amuser, ou faire peur aux gens. J’en ai connu d’autres qui avaient d’autres ambitions mais qui ont toujours été extrêmement humbles par rapport à leurs sujets. Je crois que cela aurait mal tourné si j’étais tombé sur des cinéastes voulant me faire avaler des messages ou des choses grandiloquentes !

Avez-vous mauvais caractère ?

B. G. - Non. Je pense que le talent ne se situe pas là. J’ai été dirigé par Scola, il n’avait pas besoin de rentrer dans de longs discours pour me faire travailler. Ceux qui ont du talent, n’ont pas besoin de le prouver. Là, c’est différent. Je pense que ce que Julien reproche à Brice c’est de ne plus être révolté, de s’être installé dans le confort du succès, de la sécurité. Et il a raison. Mais, finalement, ils veulent dire les mêmes choses, d’une façon différente. On tourne toujours autour des mêmes thèmes essentiels de la vie avec une volonté de poser des questions pour en poser d’autres comme disait Diderot. Julien a cette foi, cette envie de révolution liée à la jeunesse. Brice a été comme ça, c’est un passage obligé si l’on veut être un créateur.

Et vous, vous aviez cette révolte, cette rage ?

B. G. - J’ai été un emmerdeur de première !

Et en tant que cinéaste, où vous situez-vous ?

B. G. - Nulle part ! Je fais des films parfois comme un fou furieux, parfois comme un contemplatif. Je ne sais pas. Je raconte mes histoires à moi. Mes voyages. Parfois violents, passionnels ou en forme de rêveries. Je n’ai pas de message. J’ai toujours aimé la poésie, le roman, les histoires des hommes. Je raconte des fictions avec probablement toujours une certaine symbolique dont la thématique tourne autour de l’abnégation, de la différence, de l’ignorance, de la tolérance.