Quand avez-vous découvert le cinéma de Claude Miller ?

Ludivine Sagnier - Toute jeune, à 8 ans. Quand L’Effrontée est sortie, ma sœur avait l’âge du personnage interprété par Charlotte Gainsbourg et moi celui de Lulu. Comme beaucoup de jeunes filles de la génération de ma sœur, elle vouait une admiration sans borne à «l’Effrontée». À tel point qu’elle m’a entraînée dans son enthousiasme et qu’on rejouait ensemble le film ! L’Effrontée est le film que j’ai le plus vu, je le connais sur le bout des doigts ! C’est un moment fort de mon enfance. Plus tard, bien sûr, j’ai vu ses autres films et j’aime particulièrement La Meilleure façon de marcher. Un vrai challenge pour l’époque cette évocation de l’homosexualité et puis, bien sûr, il y avait Patrick Dewaere, un de mes acteurs préférés. J’adore la façon que Claude a de raconter les gens, l’enfance, les troubles et les passions avec une humanité et une tolérance, aussi rares et émouvantes. Je n’osais caresser le rêve d’être dirigée un jour par lui.

Justement comment s’est passée votre première rencontre avec Claude Miller ?

L. S. - Il a convoqué quelques jeunes actrices en vogue pour faire des essais. Je n’en revenais pas d’avoir cette opportunité-là, d’autant plus que c’était une adaptation libre
de La Mouette de Tchekhov. J’étais fascinée par la pièce qui parle de l’apprentissage de la souffrance d’une actrice et par Claude Miller. Je devais réussir les essais, qui consistaient à dire un des dialogues de la pièce, «Les hommes, les lions, les aigles, les perdrix, les cerfs…». Il fallait apporter quelque chose de réaliste, de naturel, d’intime à un texte qui ne l’est pas du tout, qui est très oratoire, passionné, emporté. J’ai réussi parce que j’avais toute mon enfance qui me portait. Je pense que Claude en a été ému.

Que pouvez-vous dire de Lili ?

L. S. - La Petite Lili est une adaptation moderne de La Mouette et il est difficile de détacher le personnage de Lili de celui de Nina. Nina est une jeune provinciale qui a une carence affective forte. Elle n’a pas de mère. Et son père, borné, frustré est alcoolique et la frappe. Une petite Mouette au bord d’un lac qui rêve de grands océans. Mais qui, malheureusement, n’en n’a pas l’envergure. Même si cette métaphore est évitée dans le film, il reste ce même élan de la jeune provinciale qui rêve du monde du cinéma, et de devenir une actrice de la dimension d’une Mado. Lili est une jeune fille simple, elle est un élément de la nature, mais elle ne théorise pas l’art comme peut le faire Julien. Elle est dans un élan de vie. Pas dans une réflexion artistique. Et c’est cette spontanéité, cette légèreté qui provoque son charme et qui attire l’attention de Brice.

Elle apprendra plus tard que Brice a écrit dans son carnet intime au sujet de leur premier baiser : «J’ai su tout de suite que nous allions tomber dans un puit de malheur sans fin». Quelle cruauté !

L. S. - Bien sûr, mais elle-même témoigne aussi d’une grande cruauté. Elle n’est pas amoureuse de Brice mais de ce qu’il représente, un cinéaste à succès. Lili s’oppose au personnage de Mado, qui souffre des années qui passent, et qui crie même d’ailleurs «à bas la jeunesse». L’objectif de Lili est de rattraper ces années-là, de manière naïve, irréfléchie. Dans la seconde partie du film, cinq ans plus tard, la seule chose qu’elle ait apprise c’est la dignité dans la souffrance. Elle a compris l’illusion de ce métier mais il est malheureusement trop tard. Il y a une phrase de Tchekhov qui m’a suivie pendant tout le tournage, elle est dans L’esprit des bois, première version d’Oncle Vania : «Jour et nuit comme un démon familier vient me hanter la pensée que ma vie est irrémédiablement perdue.» Tous les personnages de Tchekhov sont dans une nostalgie de l’avant. Il y a deux autres phrases clés de Nina dans La Mouette qui m’ont aidées à incarner Lili : «Si jamais tu as besoin de ma vie, viens la prendre», déclare-t-elle à Trigorine et encore, «J’étais simple, trop simple pour vous comprendre», dit-elle à Treplev, à la fin de la pièce, avec une douleur infinie.

Grâce à Brice, Lili aura joué dans un premier film, gagné la reconnaissance du public et un prix Romy Schneider. Mais la célébrité lui apporte une vie de solitude, sans amour, sans enfant. Vous avez peur de ça ?

L. S. - J’ai reçu le prix Romy Schneider cette année avec 8 femmes d’Ozon. C’était une coïncidence magique de le recevoir en vrai après l’avoir joué ! Rencontrer Lili m’a permis de ne pas faire les mêmes choix qu’elle.

En avez-vous eu la tentation ?

L. S. - Oui, le soir de la remise du prix, j’ai su ce que cela pouvait être cette tentation de partir avec quelqu’un de plus expérimenté… Avoir compris le aractère de Lili, m’a donné la force de ne pas succomber au miroir aux alouettes, ou plutôt au miroir aux mouettes. Il y a des résonances personnelles dans ce film qui m’ont aidées à faire les bons choix dans ma vie. À la différence de Lili, j’ai la chance de moins souffrir de carences affectives, j’éprouve donc moins ce besoin irrationnel d’être aimée par les autres. Je ne fais pas le métier d’actrice pour les mêmes raisons que Lili.

Quelles étaient les vôtres ?

L. S. - La nécessité. J’ai toujours eu le sentiment d’avoir une vie trop simple et j’aspirais à la complexité. J’ai l’impression que je m’amuse à faire une longue psychanalyse à travers tous mes rôles. Et je me rends compte que j’apprends un peu de moi, à chaque personnage. Il y a une attraction irrésistible de la fiction, tout à coup il y a une histoire qui vous attire, qui vous fascine, on est dans un état de dépendance par rapport à la fiction qui, parfois vous fait oublier la réalité. Et c’est cette démarche-là qui rend parfois les acteurs cruels avec ceux qui les entourent.

Dans votre carrière, êtes-vous prête, comme Lili, à faire des compromis ?

L. S. - Je suis ouverte à la variété. Mais je me ferme à l’industrialisation massive du cinéma. Je m’étais toujours dit que je refuserais les blockbusters américains et pourtant je suis entrain de jouer la fée Clochette dans Peter Pan de P.J. Hogan ! Mais je n’ai pas l’impression d’avoir fait de compromis. Enfant, je rêvais de voler et d’avoir des pouvoirs magiques ! Je suis en harmonie avec tout ce que j’ai fait jusqu’à présent. Et je n’en reviens pas d’être à Cannes en compétition pour La Petite Lili de Claude Miller et pour Swimming Pool de François Ozon.