Entretiens Filmographie

Entretien avec Marina Gefter, productrice

Parlons un peu du roman.
La légende dit qu’en décembre 1995, Olivier Orban - PDG des Editions Plon - l’aurait reçu par le biais d’un avocat, sous forme de 2 cahiers Clairefontaine, rédigés à la main et signés d’un certain Chimo. En haut de la marge, il avait écrit en majuscules : « Lila dit ça ». La manière dont le récit était écrit évoquait un professionnel, beaucoup de noms ont circulé, mais on n’a jamais su qui se cachait derrière Chimo. Sorti en 1996 et salué par la critique pour ses qualités littéraires, il a été publié dans 12 pays, y compris les Etats-Unis, l’Angleterre, l’Allemagne, l’Espagne et même la Hollande, où il a été considéré comme un grand roman féministe.

Comment l’avez-vous découvert ?
J’ai été contacté début 2002 par des producteurs italiens (qui sont devenus mes coproducteurs) qui avaient acheté les droits du roman trois ans auparavant et essayaient de le porter à l’écran en anglais, soit en Grande-Bretagne, soit en Hollande. Ils m’ont proposé de le lire et j’en suis tombée amoureuse tout de suite. Naturellement le français s’est imposé car c’était la langue utilisée dans le roman et parce que le sujet avait à voir avec la réalité française et sa communauté arabe. Et j’ai trouvé très facilement de l’intérêt pour le monter.

C’est un film caractéristique de la mouvance européenne. Quels en sont les divers producteurs ?
C’est une co-production franco-anglo-italienne : France 70%, Angleterre 20% et Italie 10%.

Comment s’est fait le choix de Ziad Doueiri ?
Tout le monde m’en disait du bien. Il habitait depuis 18 ans aux Etats-Unis, où il avait été le cadreur de Quentin Tarantino. Et avait appris une certaine
élégance et une belle maîtrise de la caméra. J’ai vu son film « West Beyrouth » que j’ai trouvé touchant, émouvant. Je lui ai envoyé le livre et
son enthousiasme m’a beaucoup plu. Immédiatement, il a décidé de travailler sur le scénario.

C’était quoi la difficulté à contourner dans l’adaptation d’un roman aussi sulfureux ?
C’est toujours difficile de visualiser un roman où l’on parle beaucoup de sexe, sans jamais rien montrer. De garder les grands moments d’émotion d’une histoire… en changeant la fin. Car dans le roman Lila meurt, après avoir été violée. Ce qui nous semblait un peu trop tragique.

Comment avez-vous modernisé un roman datant de 1996 ?
On a adapté le langage et pris en compte une composante importante lorsqu’on évoque la communauté musulmane : le 11 septembre 2001.

Quel était le parti-pris visuel du film ?
On ne voulait pas faire un film de banlieue. Ziad a eu l’idée de déplacer
l’histoire à Marseille. On a tourné dans le quartier du Panier, la vieille ville, avec des couleurs roses, beiges, pas de voitures… et puis c’est une ville très arabe. Ziad a choisi méticuleusement tous les décors, dont l’appartement de Chimo et de sa mère qui était minuscule. Mais, bien que ce soit une histoire intimiste, Ziad travaille avec une belle profondeur de champ. Même de l’intérieur d’un appartement, il ouvre l’image vers l’extérieur, vers le dehors. On a aussi crée le petit monde de Lila, le jardin dans lequel elle cultive des fleurs. Son univers onirique, les visions que ses histoires inspirent à Chimo, qui se différencie des autres scènes. Ziad est un cinéaste inspiré et très déterminé.

Comment s’est fait le choix des deux rôles principaux ?
Pour Lila, on a fait 9 mois de recherches en France, en Belgique, en Pologne, à Marseille… ça a été l’enfer. On a vu environ 200 actrices et fait des casting sauvages. Mais dès que Ziad a vu Vahina Giocante, c’était elle et pas une autre. Et elle est vraiment devenue Lila. Pour Chimo, il fallait quelqu’un qui ait une fragilité, un côté touchant et une grande présence physique. Le choix a été immédiat.

Est-ce que le film ressemble à ce que vous espériez ?
Je pense qu’il a un ton nouveau. Et que l’histoire peut toucher les jeunes qui commencent leur sexualité et rêvent du désir. Même si ce n’est pas le sujet du film, derrière l’histoire d’amour, il y a un arrière plan social qui évoque cette 2ème génération d’immigrés de différentes cultures et religions qui cohabitent en France. Quel est le regard d’une communauté sur une autre ? Comment réagissent la famille et l’entourage ? L’histoire de Chimo et Lila reste une transgression. Rien n’est plus moderne et actuel que ce sujet aujourd’hui.