Thomas
Le
but n'était pas d'être le malade à qui l'on doit nécessairement
tout pardonner. Et c'est ce que j'ai beaucoup aimé dans cette histoire.
Il n'y a pas d'apitoiement sur le malade. C'est un personnage que j'ai tout
d'abord abordé d'un seul point de vue physique. Mon premier désir
était de faire ce film. Après seulement, on réfléchit
au rôle. D'ailleurs, au départ, je ne le voyais pas aussi odieux.
Je crois que c'est sa façon de réagir à tout ce qui
lui arrive, contre le milieu médical notamment.
Thomas se voit comme un légume. Peut-être que ce n’est
pas réellement le cas, mais c'est ainsi qu'il se voit et qu'il refuse
d'être. Quand le père dit qu'il regrette que ce ne soit pas
Luc qui ait attrapé la maladie, cela sonne terrible. Mais Patrice
me disait que la conviction réelle du père était que
si Luc était malade, lui, il se battrait. Thomas n'en n'a pas la
force, ni le courage. Et je crois que c'est en comprenant cette décision
qu'elle finit pas être acceptée dans le film. D'un point de
vue humain en tout cas.
Pour ce film, j'ai perdu 12 kilos. En Bretagne, j'étais à
400 calories par jour, c'est à dire deux pommes et un yaourt. Du
coup, j'étais exclu du groupe. Pas question d'aller dîner avec
eux le soir. Le matin, lorsque les gens me faisaient la bise, je voyais
que ça leur était désagréable, ce contact avec
ma maigreur. C'est dans cette mise à l'écart que j'ai, aussi,
cherché Thomas.
La fratrie
Je
vois ce rapport des deux frères comme une évidence. Plutôt
que d’aller vers ma propre famille, c’est vers Éric que
je suis allé pour construire et comprendre cette relation.
Ce qui est intéressant dans le rapport des deux frères, c'est
cette idée de kidnapping.
Le grand frère kidnappe le petit frère. Ils ne se sont pas
vus pendant des années et le voilà qui tout à coup
rentre dans sa vie, envahit d'abord son appartement, lui fait faire la bonne,
l'envoie chercher ses affaires...
Je pense qu'il y a une différence fondamentale entre l'aîné
et le cadet. Ce dernier vient emmerder le petit roi qui jusque là
était seul. L'attention n'était que pour lui et voilà
que l'autre débarque. Je pense aussi que Thomas a été
heurté ou dérangé par l'homosexualité de son
frère. Même s’il prétend le contraire. C'est sans
doute pour cela qu'ils ne se sont pas vus pendant si longtemps. Le personnage
de Thomas était d’autant plus passionnant à jouer qu’il
est également vu à travers les yeux de son frère cadet.
A travers leur amour, ce qu’ils ne se disent pas ou ce qu’ils
finissent par se dire en Bretagne. En partant, Thomas ne laissera aucune
lettre ou aucun mot. On pense ce que l'on veut mais c'est dur. En revanche,
il aura dédié quelque chose à son frère. J'en
suis convaincu. Il existe forcément une reconstruction de Luc dans
cette histoire. Il vivra sûrement mieux après qu'avant.
Un film sur les corps
Patrice avait très envie de faire un film là-dessus. Sur la peau, les boutons... Déjà, je trouvais qu'il avait commencé à aborder cela sur Intimité . A un moment, on voyait sur la peau de Kerry Fox les plis et les traces d’un couvre-lit sur lequel elle venait de faire l’amour. Il y a là quelque chose de terriblement humain. Son frère est un film qui, du coup, s'est fait presque sans maquillage. Il voulait nos corps les plus intacts et vrais possible. C'est un film sur lequel j'aurai donné ma graisse, mon sang et mes poils...
La solitude
C'est
vrai que Luc et Thomas restent à deux. C'est un beau couple, non
? Lorsque le personnage de Nathalie Boutefeu dit à Luc qu'elle ne
supportera pas une seconde fois, elle parle de la rechute. Elle a sans doute
dû se coltiner la première phase de la maladie.
Et je pense que de toutes façons, Thomas coupe les ponts avec les
autres. Pour leur rendre leur liberté. C'est comme dans un couple
qui se sépare. Si l'autre est trop gentil, cela déchire celui
qui est quitté. Peut-être que Thomas libère tout le
monde, en fait.
Patrice Chéreau
C'est
un maître, un frère et un père. Patrice à côté
d'une caméra, c'est un véritable show. Il n'arrête pas
de bouger, réagissant à chaque phrase, à chaque geste,
que ce soit pour un rôle important ou pour un figurant en train d'ouvrir
une porte. Je crois qu'au cours d'une journée de tournage, il transpire
beaucoup plus que nous. C'est vrai qu'il dirige de manière très
concrète. Si vous réfléchissez quand vous jouez, c'est
foutu. Il est tout le temps à l'écoute, s'adaptant constamment
sur le tournage. Rien qu'en Bretagne par exemple, où il fallait gérer
le soleil, les raccords entre les marées ascendantes et descendantes,
il m'est arrivé d'avoir jusqu'à quatre feuilles de service.
C'est épuisant et en même temps cela donne une énergie
folle. Sur ce film, Patrice découvrait de nouvelles choses. Il n'avait
jamais tourné de plans aussi lentement du fait qu'il y avait un type
malade. Un comédien qui va à un 1km à l'heure, il ne
l'avait pas prévu (rires). De temps en temps, il oubliait même
que j'étais affaibli. Tant mieux, cela me permettait d'être
plus odieux.
propos de Bruno Todeschini
Luc
C'est
à travers lui que se raconte l'histoire. Il est celui qui se tait,
qui regarde beaucoup. C'est un personnage en creux et c'est ainsi qu'il
fallait l'aborder. Cela tombait bien car j'aime mieux travailler sur le
vide ou sur le creux que sur le plein. C'est intéressant de travailler
sur la disparition car en tant que comédien, on est prêt à
recevoir les choses et à s'en emplir. Si on veut tout de suite être
dans une démonstration, c'est soi que l'on met en avant.
Au début, mon personnage est à l'écart de sa famille.
Presque dans la haine de celle-ci. Mais il découvre que Thomas a
lui aussi eu le souci de se dégager de l'emprise familiale. Même
s’ils ont réagi différemment, c'est là-dessus
qu'ils se retrouvent. C'est vrai qu'il y a un côté marginal
chez ce personnage, mais je vois l'homosexualité de Luc comme quelque
chose de combatif, qui le met à l'écart et ne lui permet pas
de repos. Je crois que lorsqu'on est comme cela, il n'y a pas de repos admissible.
C'est un garçon qui est en combat, en réaction permanente
vis à vis de plein de choses. Et puis les choses vont peu à
peu se transformer. Après avoir refusé, Luc est obligé
de suivre son frère et de l'accepter. Au début, il le fait
par orgueil et par désir de le prouver à son frère.
Ensuite, il ne le fait plus pour les mêmes raisons. Le personnage
de Luc est imbriqué avec celui du frère. Ils découvrent
qu'ils sont les deux parties d'un même corps.
La fratrie
La
fusion immédiate est impossible surtout lorsqu'il y a eu des antécédents
comme cela, des non-dits qui ont fait que les chemins se sont séparés.
Il y a forcément un moment d'observation. Ce qui est bien dans ce
film, c'est que ce qui se joue dans les scènes est antagoniste. On
est à la fois à l'hôpital et sur la plage. Et entre
les deux frères, c'est la même chose. Lorsque l'un engueule
l'autre, cela ne veut rien dire d'autre que je t'aime. Rien n'est formulé
dans cette relation comme il le devrait. C'est passionnant à jouer.
Ce rapport est primordial dans le film. Il éclipse le thème
de la maladie.
Un film sur les corps
C'était dans le scénario mais cela s'est précisé au cours des répétitions. Le film était plus dialogué dans les premières versions mais peu à peu, Patrice s'est concentré sur les corps. J'ai le sentiment que le travail intellectuel, il le fait avant le tournage. Cela lui permet d'être presque comme un animal lors du tournage. Et c’est comme ça que ça se répercute sur les comédiens. Car un acteur, quand il travaille, il n'est pas dans l'intelligence, il est dans l'imaginaire et dans l'instinct. Si on a en face quelqu'un de très intellectuel, cela ne permet pas à l'acteur de passer à un certain degré d'énergie parce que personne ne l'y accompagnerait. On peut tout expliquer. Mais comprendre et ressentir passe nécessairement par le corps.
La solitude
La
solitude extrême est constatée, évidente et terrifiante
quand quelqu'un souffre et que l'on ne peut se mettre à sa place.
Ce qui est dans le toucher, dans le fait de prendre la main peut rapprocher,
mais il reste toujours un fond de solitude immuable qui est propre à
l'homme. Alors forcément, la maladie et l'amour entre les deux frères
font le vide autour d'eux.
C'est une relation qui ne s'était pas réglée jusque
là. Et ces deux frères, même s'ils vivaient d'autres
vies, sentaient bien qu'ils se dirigeaient l'un vers l'autre. Même
sans se voir.
De façon inconsciente, ils ne vont pas vers ceux qui les construisent
comme leur amant ou leur maîtresse, mais vers quelqu'un d'autre qui
est ailleurs et qu'ils ne voyaient plus.
Je pense que Luc et Thomas ont plus ou moins consciemment en tête
le fait de ne pas avoir réglé leur fraternité et qu'ils
partagent la même envie de le faire pour avancer dans leur vie. Et
cela élimine nécessairement les autres. Je crois que face
à une telle échéance, on peut avoir envie de solder
cette relation. Ou alors on se ferme et on risque de perdre une partie de
soi.
Patrice Chéreau
Il
fait appel dès la lecture à des choses très concrètes.
Il fait référence à des choses diverses qui nous parlent
et parlent du film, même indirectement. Des éléments
de la vie quotidienne, la vôtre ou celle que l'on est en train de
partager.
Il aime la réserve chez un acteur et c'est une sensation que j'essaie
d'avoir toujours. Lorsque je vois un comédien qui pleure pour montrer
combien il sait bien pleurer, cela se voit tout de suite. Il est en larmes
sur le plateau, mais dans la salle il ne se passe rien. Ce qu'il faut, c'est
s'appliquer à dire les mots dans la situation. Et au bout d'un moment,
ce sont eux qui vous amènent dans la situation. Après, lorsqu'on
tourne, on peut juste à peine rajouter un peu plus de sentiment.
Mais sans le forcer car sinon on voit le travail de l'acteur.
Là, nous avions une grande chance car le scénario était
magnifiquement écrit. Ce sont les mots qui nous amenaient directement
dans le sentiment. Le sentiment personnel d'un acteur n'a jamais rien transcendé.
Ni un personnage, ni un texte. Quand on dispose d’un texte fort comme
c'était le cas, il faut s'y tenir avec humilité. Lui faire
confiance et l'émotion arrivera. Et quand elle arrive, il faut essayer
de la cacher. Ce qui est beau, ce sont ces mouvements antagonistes, comme
des élastiques, qui créent une tension intéressante.
Avec Patrice Chéreau, nous étions tout le temps dans le travail.
Nous retrouvions la parole comme au théâtre. Cela avait débuté
au stade des répétitions où il nourrissait chaque mot
de notre travail commun, et au cours desquelles il a modifié le scénario
à de nombreuses reprises. C'est assez rare au cinéma et cela
dépend, la plupart du temps, du réalisateur. Patrice ne fait
pas son film. Il fait travailler des personnes. Il prend de la pâte
humaine et l'amène un peu plus loin. Et mis bout à bout, cela
finit par faire un film. Mais jamais vous n'avez l'impression de quelqu'un
se servant des autres pour parvenir à ses fins.
propos d'Eric Caravaca
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